Irené Agossa à propos des leçons de la crise pétrolière au Bénin

Irene Agossa / Achive Photo

Le président du mouvement « Le Nationaliste », Irené Agossa a jeté un regard critique sur la crise pétrolière née au Nigeria et qui a engendré au Bénin d’énormes difficultés socio-économiques. Dans l’entretien qu’il nous a accordé sur la situation, il a qualifié de « crise latente », les problèmes que traversent actuellement les Béninois. Irené Agossa a par ailleurs conseillé aux gouvernants béninois d’intégrer le Nigeria dans leur stratégie de développement et d’avoir l’audace de grandes réformes. Autrement, a-t-il affirmé, le Bénin ira vers le déclin. Lire l’entretien.

Le prix de l’essence de la contrebande a flambé au Bénin depuis que le gouvernement du président Goodluck Jonathan a décidé de mettre fin aux subventions des produits pétroliers sur le territoire nigérian. Et même s’il a pris ces dernières heures, des décisions devant réduire les impacts ressentis jusque-là par les consommateurs, le Bénin continue de faire face à une réelle crise. Monsieur le président du mouvement « Le Nationaliste », comment analysez ces problèmes que les Béninois affrontent indirectement ?

D’abord, comme vous le rappeliez, il faut d’abord préciser qu’à partir de ce jour (hier, lundi, Ndlr), c’est d’ailleurs officiel, le gouvernement par la voix de son chef d’Etat, a pris la décision de réduire le prix actuel du pétrole à hauteur de 30%. C’est-à-dire qu’il va réduire le prix de près de 42 nairas. Ce qui va certainement ramener le prix de l’essence à la pompe entre 90 et 100 nairas. C’était prévisible. Je l’avais annoncé depuis. Revenons sur la crise qui ne manque effectivement pas de conséquences au Bénin. C’est important que nous déterminions le contexte. Le contexte de cette crise montre que le Bénin était totalement ignorant de l’impact des décisions du Nigeria sur son économie, sur sa vie sociale. La preuve, c’est que nous sommes surpris. Aucune mesure n’a été prise en face d’une telle décision. La panique est dans tous les sens. Et ce qui est perceptible, c’est seulement les queues que nous voyons dans les stations-service et la flambée des prix au niveau de l’informel. C’est-à-dire que l’informel a imposé sa loi à notre économie. Donc, c’est dans un contexte pareil qu’il faut comprendre la crise aujourd’hui. On n’a pas du tout pris en compte ce que vaut le Nigeria dans l’environnement économique sous-régional dans lequel nous sommes. La crise est révélatrice d’une situation aussi importante. C’est que le Bénin n’a jamais su que son budget voté ne concerne pas les populations. Car les populations vivent autrement. Nous avons deux situations dans le pays. Il y a ceux qui vivent autrement à travers le Nigeria, la grande partie d’ailleurs et les fonctionnaires qui vivent à travers un budget voté. Ce qui fait que le débat budgétaire ne concerne personne. Personne ne s’en occupe. Les Béninois savent qu’ils ne vivent pas de ce budget.

Quelles autres leçons peut-on tirer de cette crise ?

Je crois que dans tous les domaines, les gens n’ont pas perçu ce que la crise doit nous révéler. Tout le monde s’occupe de l’impact éphémère de la crise en se disant que c’est une opportunité, nous allons vendre assez de pétrole. Ce n’est pas du tout ça. C’est que le Bénin est phagocyté totalement par l’économie nigériane. Nous n’avons pris aucune disposition stratégique pour pouvoir bénéficier du marché nigérian. Mais nous subissons plutôt le marché nigérian. La gravité, comme je le disais dans une émission télévisée récemment, c’est que dans dix (10) ans, nous risquons d’être envahis par le Nigeria. La toute petite couche nigériane, c’est-à-dire celle qui ne s’en sort pas au Nigeria va se fonder sur notre marché pour s’en sortir. Le secteur le plus attaqué aujourd’hui, c’est celui de l’imprimerie. Ce secteur est attaqué par les petites couches nigérianes qui ont implanté à travers le marché béninois des entreprises au Nigeria près de nos frontières bénéficiant des facilités d’installation énergétique et de la variabilité bien sûr de la fiscalité de l’autre côté, prennent les marchés au Bénin, vont au Nigeria, produisent ce qu’ils veulent là-bas et viennent les déverser sur notre marché. Cela est visible. Il y a également un autre domaine dans lequel le Nigeria nous a envahis, c’est celui de l’électronique et de la télécommunication. Les 90% de portables dans la basse couche au Bénin proviennent du Nigeria. Ça veut dire que nous perdons beaucoup à travers ce marché au lieu que nous ne gagnons à travers ce marché. Et l’effet, c’est clair, c’est que dès que le Nigeria prend une petite décision, vous voyez l’impact que cela a sur notre économie. C’est donc ce que nous devons percevoir au lieu de rester à simplement voir les petits effets. Les conséquences de la décision du gouvernement nigérian nous ont révélé que nous sommes en crise au Bénin. Nous sommes dans une situation latente de crise permanente sur les plans religieux, sécuritaire, institutionnel, politique et économique. Il faut absolument éveiller la conscience du peuple là-dessus. Mais contrairement à l’éveil dont on a besoin, on rassure le peuple, on conduit le peuple vers une facilité permanente. L’assistanat est devenu notre règle de jeu. Tout est gratuit. Dans quel pays l’Etat continue-t-il dans une situation de déficit budgétaire croissant, à augmenter ses charges en mettant tout gratuitement à la disposition de son peuple ? C’est incohérent. C’est pourquoi je dis que nous sommes dans une situation de crise latente. Et la situation de pétrole n’est qu’une sorte d’alarme et d’indicateur sur l’ampleur de la crise que nous couvons dans notre pays.

Face à cette situation de crise, quelles sont les solutions que les décideurs politiques doivent proposer ?

D’abord, il faut prendre conscience de notre environnement économique. Nous devons absolument intégrer le Nigeria dans nos stratégies de développement. C’est-à-dire aussi bien sur le plan économique, politique, religieux que sécuritaire. On ne peut pas faire autrement. C’est avec le Nigeria. Nous avons mieux à faire avec le Nigéria qu’à faire avec l’occident. Il faut le reconnaître. C’est indispensable. Et reconnaître que nous sommes en situation de crise latente et préparer les populations à cela. Nous devons être un pays de travailleurs et non d’éternels assistés. Car nous avons un marché à côté. Il suffit de travailler dans les sens. Personne ne peut atteindre le Nigeria sans nous. C’est ce qu’on devait faire. La solution se trouve dans ce pôle Est. Ensuite, nous devons encourager sérieusement toute activité d’exportations et de réexportation sur le Nigeria, en bénéficiant ici des services issus de ces activités. Le Bénin s’en sortira par là. Nous devons également mettre en place une rigueur budgétaire en réorientant aujourd’hui le peu de ressources que nous avons dans des secteurs porteurs et surtout des secteurs qui vont dans des réformes audacieuses. La réforme de l’administration est plus importante que la réforme au Port. Il nous faut une administration moderne. Nous ne sommes pas encore à la phase de la quantité dans l’administration. Nous avons besoin de la qualité. Je suis foncièrement contre les recrutements en ce qui concerne la fonction publique. Je suis pour la création de l’emploi. Mais dans le secteur privé. L’Etat ne doit plus avoir de charges. Il faut donc avoir un référentiel pour savoir le nombre d’emplois créés dans le secteur privé pour rayer le problème d’injustices fiscales. Il faut permettre que ceux qui créent plus d’emplois bénéficient plus de facilités fiscales. Ce sont les axes dans lesquels nous devons rester et permettre au Bénin de s’en sortir. Il faut obligatoirement prendre conscience de ce que nous sommes. C’est une question d’audace ou de déclin. Nous devons avoir l’audace d’affronter le peuple, de lui dire d’être au travail, d’affronter les points de résistance, pas comme ça se fait maintenant. Mais en tenant compte de certaines réalités surtout celles du Nigeria. Ou bien nous prenons ces risques et nous disons ça y est on y va, ou bien nous allons tout droit vers le déclin. Le déclin n’est pas pour longtemps. Je ne serai pas comme ceux qui prévoient l’apocalypse. Mais je vous dis que le déclin c’est dans dix (10) ans. Le monde est à une dynamique d’évolution rapide. Et nous savons que la crise dans n’importe quel secteur peut nous atteindre. Il est normal aujourd’hui que nous prenions conscience de l’audace que nous devons avoir. Le seul problème est de savoir si ceux qui nous dirigent aujourd’hui ont cette audace.

Propos recueillis par Allégresse Sassé

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